Jassa porte-faux, Jassa de Herdman, Jassa marbrée

Jassa falcata / herdmani / marmorata | (Montagu, 1808) / (Walker, 1893) / Holmes, 1905

N° 4437

Atlantique Nord-Est, Méditerranée

Clé d'identification

Amphipodes grégaires, parfois en populations très denses
Vivant chacun dans un tube consolidé fait de particules de vase agglomérées
Corps légèrement comprimé latéralement, longueur jusqu'à 10 mm
Seule la deuxième paire d'antennes mesure la moitié de la longueur du corps
Mâles adultes avec un gnathopode 2 très développé avec une excroissance en "pouce"
Coloration avec taches brunâtres

Noms

Autres noms communs français

Podocères, amphipode des bouées

Noms communs internationaux

Slijkgarnaal (NL)
Jassa herdmani : scud (GB),
Jassa marmorata : mottled tube-maker (GB), Marmerkreeftje (NL)

Autres noms scientifiques parfois utilisés, mais non valides

Pour Jassa falcata :
Cancer (Gammarus) falcatus Montagu, 1808
Cerapus falcata Montagu
Podocerus falcatus (Montagu, 1808)
Jassa pulchella Leach, 1814
Jassa dentex Czerniasvki, 1868

Pour Jassa herdmani :
Podocerus herdmani Walker, 1893

Pour Jassa marmorata ;
Jassa falcata Chevreux & Fage, 1925

Distribution géographique

Atlantique Nord-Est, Méditerranée

Zones DORIS : 1 Europe (côtes françaises), 1.2 [Méditerranée française], 1.1 [Atlantique Nord-Est, Manche et mer du Nord françaises]

La distribution géographique des espèces européennes de Jassa n’est pas très claire car il y a eu confusion entre les espèces (voir la rubrique « espèces ressemblantes »). Par ailleurs, les distributions géographiques des trois espèces de cette fiche peuvent se chevaucher (elles sont dites sympatriques*). Par exemple, elles coexistent sur différents substrats* durs à Helgoland (île allemande en mer du Nord).

Jassa falcata est présente en mer du Nord (mais elle est très rare sur les côtes belges et néerlandaises), en Manche et sur les côtes atlantiques et en mer Noire. Elle est signalée en Méditerranée et également autour des terres australes et antarctiques françaises. Cette espèce est plus ou moins cosmopolite et sans doute cryptogène (soit une espèce dont on ne peut pas identifier l'origine géographique).

Jassa herdmani est présente en mer du Nord (elle recouvre de nombreuses épaves) et dans la Manche. Sa limite de distribution méridionale semble être au niveau du Finistère.

Jassa marmorata est présente en mer du Nord, en Manche et sur les côtes atlantiques, aux Açores et aux Canaries, en Méditerranée et en mer Noire. Elle a probablement été introduite en Argentine, aux îles Falklands (ou Malouines), en Afrique australe, à Zanzibar, au Chili, en Californie, en Nouvelle Zélande et en Australie.

Biotope

Ces amphipodes grégaires sont donnés comme espèces indicatrices (espèces qui précisent certaines conditions environnementales d'un milieu) des champs de blocs de rochers (sur la façade atlantique). Ce sont aussi des organismes des salissures marines (le « fouling* ») car chaque individu construit un tube de vase. Leur densité peut atteindre 500 000 individus par m², voire plus. Ils recouvrent toutes sortes de support immergé : rochers, carapaces de crustacés, coques de navire, bouées, pilotis de quai ou de plateformes gazières ou pétrolières, épaves. Ils peuvent obstruer des canalisations d’amenée d’eau pour les centrales thermiques et recouvrir les parois d’aquariums côtiers. Ces amphipodes sont souvent dans des zones à fort hydrodynamisme (courants de marée, vagues). On peut les observer sur des supports découverts à marée basse : blocs de rochers et certaines épaves du littoral.

On observe également des densités élevées sur des zostères et des sédiments mous le long des chenaux.

De petits groupes se trouvent couramment sur des algues, des éponges, des hydraires et des bryozoaires dans des zones rocheuses.

Description

Les Jassa sont des amphipodes grégaires parfois en populations très denses vivant chacun dans un tube consolidé fait de particules de vase agglomérées. Il s’agit de petits crustacés au corps légèrement comprimé latéralement, mesurant de 3 à 12 mm de longueur (de la tête à l'extrémité du telson*). Comme tous les amphipodes, ils portent de nombreux appendices pairs sur leur face ventrale (voir le schéma).

  • la tête porte, en avant, deux paires d’antennes* (antennes 1 et antennes 2) et ventralement d’autres appendices. Seules les antennes 2 mesurent la moitié de la longueur du corps (les antennes 1 sont plus courtes).
  • le thorax ou péréion* comprend 7 segments (ou somites) porteurs chacun d’une paire de pattes ou péréiopodes*. Les deux premières paires sont appelées gnathopodes*. Chez les Jassa mâles adultes, le gnathopode 2 peut être particulièrement développé et porter une excroissance (un « pouce »).
  • l’abdomen ou pléon* est constitué de 6 segments :
    • Les trois premiers forment le pléosome et portent chacun une paire de pléopodes*,
    • les trois derniers forment l’urosome et portent chacun une paire d’uropodes*.
  • Le corps se termine par un petit telson*.

Espèces ressemblantes

Jusqu’au début des années 1990, tous les individus de Jassa étaient principalement attribués à une seule espèce : Jassa falcata. Par conséquent, les études écologiques sur Jassa publiées antérieurement à 1990 doivent être remises en question, car elles portent éventuellement sur un mélange d'espèces. La confusion taxonomique a été causée par le polymorphisme* élevé des Jassa, qui est principalement lié à leur mode de reproduction particulier.
Actuellement 19 (voire 35 - selon WoRMS -) espèces sont reconnues. En Europe, 7 espèces semblent être plus ou moins fréquentes. En plus des trois espèces mentionnées dans cette fiche (Jassa falcata, Jassa herdmani et Jassa marmorata), citons Jassa ocia, Jassa pusilla, Jassa slatteryi et Jassa variegatus.

Les caractères distinctifs des différentes espèces ne sont visibles qu’avec un fort grossissement. Par exemple :

  • des soies plumeuses sur les antennes 2 chez J. falcata mais pas chez J. herdmani ;
  • de longues soies sur l’article de base du gnathopode 2 chez J. marmorata qui sont absentes chez J. herdmani et J. falcata.
    Mais d’autres caractéristiques sont également à noter :
  • J. falcata vit dans des eaux moins profondes que J. pusilla ;
  • J. herdmani peut être trouvé en cohabitation sur le même substrat que J. falcata ;
  • J. marmorata préfèrerait des habitats plus abrités que J. falcata. On peut l'observer sous des objets flottants, des algues, des ascidies et des hydraires.
  • A ce jour, seul J .marmorata a été rencontré sur des brise-lames et des bouées en Belgique.

Les dimensions :
Jassa falcata : femelle = 3,8 à 6,6 mm ; mâle = 3,1 à 11,6 mm
Jassa herdmani : femelle = 4,9 à 7,3 mm ; mâle = 3,3 à 9,5 mm
Jassa marmorata : femelle = 3,2 à 6,2 mm ; mâle = 4 à 7,1 mm

- Jassa ocia : cette espèce mesure jusqu’à 5 mm de longueur. Elle est présente en Méditerranée, au Portugal, jusqu’au sud-ouest des îles Britanniques. Elle a été observée sur Himanthalia elongata, des crampons de Laminaires, des éponges et sur les récifs d’Hermelles Sabellaria alveolata.
- Jassa pusilla : cette espèce mesure également jusqu’à 5 mm de longueur. Elle est présente du nord de la Norvège au sud du golfe de Gascogne, sur des algues, des éponges, des hydraires et sur la carapace d'araignées de mer jusqu'à - 200 m de profondeur.
- Jassa slatteryi et Jassa variegatus sont très peu documentées.

Au printemps, à marée basse, les blocs de rochers peuvent être recouverts de vase correspondant aux extrémités des tubes d'un annélide polychète Polydora ciliata qui creuse les roches calcaires (et les coquilles d'huître).

Alimentation

Les Jassa se nourrissent en capturant des particules alimentaires en suspension dans l’eau (le seston*) grâce à leurs antennes couvertes de soies. Ce sont donc des suspensivores*. Les plus grands individus peuvent capturer de petits amphipodes et des ostracodes. L’animal reste caché dans son tube et seules les antennes (et éventuellement les gnathopodes*) dépassent. Comme ces organismes vivent dans des milieux à fort hydrodynamisme, ils profitent des mouvements des masses d’eau en se mettant face au courant. S’il y a peu de courant, l’animal sort un peu plus de son tube et ses pléopodes* créent un courant d’eau.

Reproduction - Multiplication

Les sexes sont séparés (on parle de gonochorie*) et il y a un dimorphisme* sexuel marqué. Les mâles et les femelles vivent dans des tubes séparés. Les mâles sont de plus grande taille que les femelles et présentent des caractéristiques spéciales, plus particulièrement au niveau du gnathopode* 2 qui est très développé et qui porte une protubérance en forme de « pouce ». Ces « pouces » se développent lors d’une mue* terminale qui marque le début de l’activité sexuelle. Les mâles, après cette mue terminale, quittent leur tube et recherchent les femelles réceptives jusqu’à la fin de leur vie.

Les femelles libèrent des phéromones* plusieurs jours avant qu'elles ne muent. Ces phéromones attirent les mâles. Ces derniers les perçoivent à l’aide de leurs antennes. Les mâles s'accrochent à l'extérieur des tubes des femelles jusqu'à ce qu’elles muent. La copulation se fait en quelques minutes et l'ovulation se produit environ une heure après. Après la copulation, les mâles partent à la recherche d'autres femelles réceptives. La femelle libère ses ovocytes* (une dizaine en hiver, jusqu’à 100 en été) dans le marsupium* (ou chambre incubatrice) formé par des expansions lamelleuses des péréiopodes*, appelées oostégites*. C’est dans le marsupium que la fécondation externe à lieu. Des femelles avec des œufs ont été observées presque toute l’année. Les femelles ne sont pas synchronisées, elles ne sont pas prêtes à la reproduction toutes en même temps.
Les embryons*, se développent dans le marsupium. Le développement est direct. Après 9 à 16 jours (selon la température), des juvéniles identiques aux parents mais de petite taille (0,9 à 1,2 mm) éclosent. Ils restent quelques jours dans le marsupium. Il peut y avoir plusieurs portées (3 à 4) à la suite. Par exemple, autour de l’île de Helgoland, deux pics de reproduction ont été observés : un en été et un plus faible en hiver.
Le développement des mâles passerait par 5 à 6 mues et les femelles 6 à 7. La maturité sexuelle est obtenue après 2 à 6 mois. La durée de vie d’un individu femelle est de l’ordre d’une année, les mâles vivent moins longtemps.

En plus du dimorphisme* sexuel décrit ci-dessus, il existe deux sortes de mâles. Des mâles major plus gros avec de grands gnathopodes* 2 munis de grands « pouces » et des mâles minor, de plus petite taille, avec des « pouces » minuscules (voir les dessins).

Un mâle peut féconder plusieurs femelles, mais une femelle ne s’accouple qu’avec un seul mâle (on parle de polygynie*). La majorité des grands mâles avec un « pouce » sont dominants et vont s’accoupler avec des femelles réceptives. Les autres mâles peuvent copuler lorsqu’ils peuvent éviter la compétition.

Vie associée

Sur les épaves du nord de la France (environs de Boulogne-sur-Mer et de Dunkerque) et de Belgique, des surfaces importantes de tôles sont couvertes de tubes de Jassa herdmani, jusqu’à 500 000 par m². Ces épaves sont les seuls substrats* durs disponibles dans un environnement de sédiments meubles.
Les hydrocaules* des Tubulaires (Tubularia indivisa) sont la plupart du temps couverts de tubes de Jassa.

Les trois espèces (Jassa falcata, herdmani et marmorata) peuvent coexister en un même endroit.

Les grandes densités de Jassa marmorata abritent des copépodes* harpacticoïdes et des petits polychètes* sabellidés comme Fabricia stellaris (Müller, 1774).

A marée basse, des individus de J. marmorata avec une cuticule* bleu turquoise ont été récoltés. Cette coloration, observée également chez d’autres crustacés, est due à une infection par l’acanthocéphale Polymorphus minutus.

Divers biologie

Chez les Jassa, les individus fabriquent chacun un tube constitué par l'agglomération de particules en suspension et de sécrétions produites par des glandes glutinifères localisées dans certains péréiopodes*. Ces tubes ouverts aux deux extrémités sont fermement attachés au substrat et peuvent être disposés en plusieurs couches et ainsi former des tapis épais constituant un habitat particulier.

Les Jassa peuvent constituer des colonies denses (jusqu’à 800 000 tubes par m²), ce qui, en terme d’abondance et de biomasse*, dépasserait tous les autres types de macrozoobenthos* ou égalerait les balanes sur les rochers sur des substrats exposés à des courants forts.
En conséquence, ces espèces représentent une composante importante des salissures marines (ou fouling*). Ce sont également des espèces pionnières sur tout type de substrat dur et propre.

Le fait de ne pas avoir de phase larvaire*, mais un développement direct, limite la dispersion de l’espèce. Celle-ci est donc assurée par des individus dérivant de zones adjacentes ou des juvéniles dispersés dans la masse d’eau.

Les Jassa sont consommés par de nombreux organismes dont des poissons comme : Trisopterus luscus, Dicentrarchus labrax, Gadus morhua.

Informations complémentaires

Les agrégations denses de tubes peuvent :

  • boucher des canalisations d'amenée d'eau (comme celles des centrales électriques ou autres installations industrielles) ;
  • fournir un habitat à certains organismes ;
  • ou empêcher la colonisation par d’autres espèces.

Les recouvrements par l'anémone plumeuse ou œillet de mer Metridium senile (une autre espèce qui recouvre les tôles des épaves) semblent exclure la colonisation par les peuplements de Jassa.

Jassa herdmani et J. marmorata peuvent supporter l’émersion. Ces espèces peuvent être observées à basse mer en zones rocheuses.

Les plongeurs qui visitent les épaves en mer du Nord et en Manche remontent souvent avec de petits amphipodes (Jassa, caprelles) accrochés à leur combinaison de plongée.

Origine des noms

Origine du nom français

Jassa porte-faux : (proposition de DORIS) à cause du gnathopode 2 et de son "pouce" très développés. C'est la traduction du nom scientifique.
Jassa de Herdman : (proposition de DORIS) c'est la traduction du nom scientifique.
Jassa marbrée : (proposition de DORIS) c'est la traduction du nom scientifique.

Origine du nom scientifique

Jassa : le zoologiste britannique W. E. Leach (1790-1836) a décrit de très nombreux genres et espèces d’animaux dont beaucoup de crustacés. Il avait beaucoup d’imagination (nombreux anagrammes de Carolina tel quAnilocra) et il a également utilisé un grand répertoire d’êtres mythologiques de diverses cultures sans donner d’explications. Ici, soit il a fait référence à la mythologie slave avec Jassa (ou Yassa), soit il a utilisé le nom d’éminents dirigeants sikhs de l'époque comme Jassa Singh Ahluwalia par exemple ...

falcata : du latin [falcatus, a, um] = en forme de faux.

herdmani : cette espèce est dédiée, par A.O. Walker (1832-1925), à Sir William Abbott Herdman (1858-1924), biologiste marin de Liverpool.

marmorata : du latin [marmoratus, a, um] = marbrée.

Classification

Termes scientifiques Termes en français Descriptif
Embranchement Arthropoda Arthropodes Animaux invertébrés au corps segmenté, articulé, pourvu d’appendices articulés, et couvert d’une cuticule rigide constituant leur exosquelette.
Sous-embranchement Crustacea Crustacés Arthropodes à exosquelette chitineux, souvent imprégné de carbonate de calcium, ayant deux paires d'antennes.
Classe Malacostraca Malacostracés 8 segments thoraciques, 6 segments abdominaux. Appendices présents sur le thorax et l’abdomen.
Sous-classe Eumalacostraca Eumalacostracés Présence d’une carapace recouvrant la tête et tout ou partie du thorax.
Super ordre Peracarida Péracarides Les femelles sont dotées d'une cavité d'incubation formée par des expansions lamelleuses des péréiopodes.
Ordre Amphipoda Amphipodes Péracarides comprimés latéralement, dépourvus de carapace, et possédant de nombreuses paires d'appendices souvent modifiés. Ils sont représentés par les gammares, les talitres, les caprelles...
Sous-ordre Senticaudata
Famille Ischyroceridae Ischyroceridés
Genre Jassa
Espèce falcata / herdmani / marmorata

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